Ouahou. J’ai encore du mal à décrire la journée que je viens de passer. Aujourd’hui, 28 Juillet 2012, se déroulait une cérémonie de crémation, ngaben, d’un membre de la famille royale à Ubud. La dernière avait eu lieu en 2008 pour la mort du roi lui-même.

Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut savoir que les balinais sont hindouistes, avec le système de castes et la crémation publique, mais aussi animistes. Lorsqu’une personne décède, 3 étapes très codifiées sont nécessaires pour que l’esprit du mort soit purifié et puisse accéder à l’au-delà, puis à la réincarnation:

1) on enterre d’abord le corps après une première série de cérémonies, dans un Pura Dalem, un temple pour les morts. Il semblerait que les corps soient également réfrigérés.
Les familles vivent mal cette période de transition pendant laquelle l’esprit du défunt est prisonnier. Mais ce laps de temps, parfois longs de plusieurs mois, est nécessaire pour plusieurs raisons:

– pour attendre le jour adéquat d’après le calendrier balinais

– pour réunir les fonds et payer tous les préparatifs

– enfin, pour effectuer tous les préparatifs.

Les cérémonies coûtent tellement cher qu’aujourd’hui, en même temps que la crémation royale, se déroulaient dans une autre partie de la ville, la crémation collective de 136 personnes appartenant aux castes moins élevées; les familles se réunissent pour payer tous les frais de la cérémonie.

2) on incinère ensuite le corps lors d’une cérémonie impressionnante, le ngaben, publique et étonnamment joyeuse: l’âme du défunt va enfin pouvoir rejoindre l’au-delà.

3) on dissémine enfin les cendres du défunt dans la mer pour permettre la réincarnation; il se passe encore parfois plusieurs jours entre les deux.

Donc, aujourd’hui, c’était la deuxième phase, la plus impressionnante, la plus chère, la plus étrange pour nous autres, occidentaux.

Petite foule                                                                              Photo Mastacloue

L’ambiance est difficile à décrire; chaque famille de la ville s’est mobilisée, soit parce qu’elle préparait la crémation d’un proche, comme la propriétaire de notre pension, soit parce qu’elle participait à la crémation royale.

La préparation des offrandes battait son plein depuis quelques jours, on sentait tout le monde fatigué mais excité, impatient d’en arriver au grand jour.

Dès hier soir, les premières offrandes ont été déposées au temple et il régnait une agitation inhabituelle dans les rues d’Ubud.

Ce matin, vers 11heures, dans la rue principale, chaque famille a fait défiler un char porté par les hommes de la famille, sur lequel était fixée une sculpture de taureau chimérique, le lembu. Il faut 7 jours rien que pour fabriquer un seul lembu. Souvent, le plus jeune garçon de la famille monte le taureau.

Taureau porté                                        Photo Mastacloue

Sarcophage royal Lembu

Puis, les porteurs mettent en marche un immense lembu, le sarcophage qui recevra le corps pour la crémation royale ainsi qu’une immense tour, « bade », haute de 10 m, dans laquelle repose le corps du défunt royal. A noter qu’il a fallu couper transitoirement tous les cables électriques de la rue pour faire passer la tour!

Le trajet, heureusement est assez court: du palais au cimetière, à quelques centaines de mètres.
Ce qui me frappe, c’est la bonne humeur des porteurs, qui s’encouragent en criant, en s’applaudissant.

Tour royale                                               Photo Mastacloue

Une fois au cimetière, il se passe plusieurs heures de préparatifs compliqués pour enfin mettre le feu au sarcophage:

– le corps est translaté de la tour au sarcophage grâce à de savants échafaudages

– des offrandes et des sarongs sont déposés avec le corps pour qu’il ne manque de rien

– un prêtre vient bénir le corps et prier

Enfin, vers 16h30, le sarcophage est allumé avec de l’encens. Les pompiers sont tout autour. Le lembu s’enflamme avec une ampleur impressionnante en quelques minutes. Une rumeur de soulagement court dans la foule qui a patienté des heures sous un soleil de plomb.

Mise à feu                                                                           Photo Mastacloue

Par contre, une fois la structure brûlée, ils font tomber le corps dans les braises et le « finissent » avec une sorte de chalumeau. C’est déjà suffisamment impressionnant. Sauf qu’en plus, le corps est tombé de travers et ses deux jambes ont largement dépassé de la scène, pourtant bien protégée des regards. Je vous laisse imaginer le cri horrifié des centaines de personnes qui ont assisté à cette scène, moi y compris. Quand je pense à tous ces gamins, que leurs parents ont amenés « au spectacle »!!

Bref…une fois cet incident résolu, la crémation s’est rapidement terminée. Les cendres récupérées seront donc ensuite dispersées dans la mer, a priori dans quelques jours.

De mon côté, j’ai mis quelques temps à récupérer mon estomac dans le bon sens. Je garde un goût d’étrange après cette journée. Un mélange de curiosité, d’humilité face à tant de mobilisation populaire, et d’embarras. Une petite gêne en travers de la gorge.

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